Peut-on rapper en slim ?



Crédits photo:  The Cool Kids dans le clip « Big Talk »

Accusés de pervertir le hip-hop, les nouveaux rappeurs perdent leurs baggies pour un look plus rock. « Les slims, c’est un truc de meufs » s’énervent les puristes.

Avachi peinard sur un canapé, le rappeur Sean Price balance : « Laissez tomber tous ces mecs comme Kid Cudi. Avec leur look de gay, ce ne sont que des impostures. Celui qui a Kid Cudi dans sa playlist a forcément le sida, point barre. »

En 2010, cette vidéo pleine de fiel a fait le tour du Net et creusé un peu plus le fossé entre les rappeurs old school et l’ambitieuse nouvelle vague. Point de rupture entre les deux générations : le style. D’un côté, les tauliers de la rime, comme Sean Price de Brooklyn, avec leurs baggies, leurs T-shirts ultralarges et leurs Timberland poussiéreuses. De l’autre, Kid Cudi, moulé dans des sapes plus seyantes pour les salons downtown que pour le bitume du ghetto. Clash.

Kid Cuddi dans son clip »Day N Nite »

Depuis quelques années, la silhouette du rappeur s’est peu à peu délestée de ses références à la rue pour embrasser des contours moins canailles.

« La culture hip-hop s’est complètement émancipée du modèle baggy/ hoodie. Désormais, on est dans quelque chose de plus glamour, de plus affiné », indique Wendell Brown, journaliste mode pour le magazine Esquire.

A l’image de Kid Cudi, une génération de nouveaux rappeurs débarque sur la scène et s’affiche dans un style qui tranche AFabien toujours plus avec la panoplie des vieux rappeurs. Pac Div, The Cool Kids ou Theophilus London déroulent une dégaine qui n’hésite pas à piocher dans des références plus classiques : jean étroit aux chevilles, perfecto sur les épaules, petit cardigan vintage.

Theophilus London

Le duo de L. A. The Knux va même jusqu’à comparer son style à celui des rockeurs des Strokes.

« Le hip-hop et les cultures urbaines en général se sont peu à peu intégrés au mainstream, explique Wendell Brown. Les jeunes rappeurs ne veulent plus s’afficher comme les représentants d’une seule niche et préfèrent s’adresser à tout le monde, notamment par leurs vêtements. » John Marcelo, créateur du blog DressLikeKanyeWest. com, confirme :

« Les nouveaux rappeurs sont plus ouverts musicalement, ils n’hésitent pas à flirter avec le rock.

Logiquement, ils enchaînent avec de nouvelles expériences en matière de look. » Pour ce bloggeur qui décortique quotidiennement le look de Kanye West, c’est ce dernier qui a précipité l’image du rappeur dans l’univers mainstream.

« Il a été l’un des premiers à s’afficher en costume lors de ses concerts, à travailler avec des artistes qui ne viennent pas de son milieu d’origine et à séduire un public ultralarge. Son poids est tel dans l’industrie hip-hop que l’on peut légitimement penser que sa démarche a inspiré un pan entier de la nouvelle scène. »

De fait, à l’image de Kanye West, la jeune génération s’attache à créer une passerelle entre le rap et les autres genres de la culture populaire. Kid Cudi fraie avec MGMT et Ratatat quand les Cool Kids fréquentent Dan Auerbach des Black Keys ou les Cold War Kids. Apparaît alors une nouvelle sorte d’artiste à l’apparence plus éclatée, plus composite et donc plus branchée. Le modèle du rappeur qui chante uniquement le ghetto, ne s’adresse qu’au ghetto et ne se fringue que ghetto est devenu obsolète.

Hérauts du traditionnel combo baggy/T-shirt large, les vieux rappeurs contre-attaquent. Pour le journaliste musique du Chicago Reader, Myles Raymer, « ces rappeurs qui ont émergé à la fin des années 80 et au milieu des années 90 ont l’impression d’être les garants de la culture old school. Quand on y touche, ils perdent leur humour et peu importe que la musique des nouveaux arrivants soit fun ou pas ».

Comme Sean Price, ils sont nombreux parmi les old school à utiliser l’homophobie pour stigmatiser le style de la nouvelle génération.

« Si un rappeur couche avec un autre mec, il ne peut pas être gangsta ni même rappeur tout court », dit Method Man.

Le jean slim est le symbole de cette rupture, au point que l’on a pu lire dans la revue new-yorkaise The L Magazine : « La plupart des rappeurs qui portent encore le baggy considèrent que la culture du ghetto est fondamentalement incompatible avec le port du slim, associé à une absence totale de virilité voire à un véritable penchant gay ou bien quelque chose entre les deux. »

Dans sa chanson Tight Pants Are for Girls (« Les slims, c’est un truc de meufs »), le rappeur Termanology n’hésite pas à traiter les aficionados du slim de gays, expliquant qu’il faut « sauver l’âme du hip-hop » en empruntant une vieille instru classique au célèbre DJ Premier, histoire d’insister aussi sur le fait que, musicalement, le hip-hop doit rester hip-hop. Car l’adultère avec le rock et son esthétique est considéré comme une forfaiture immonde, une coucherie infâme et une menace directe contre la survie du mouvement.

Pour stigmatiser encore un peu plus les jeunes bleus qui débarquent tout cintrés, certains ont même créé la très étrange catégorie de « rappeurs hipsters ». Dans un billet façon brûlot, le bloggeur hip-hop Sach O a tenté d’en définir le profil : « Un type qui par son look et son hip-hop dénaturé veut séduire une audience blanche et aisée qui a envie de s’encanailler. »

Le rappeur en slim serait une espèce de figure aseptisée, sans aucune authenticité mais rassurante pour un public non averti. « Un personnage médiocre, sans fond », conclut le bloggeur Robbie Ettelson sur le site spécialisé Unkut.com. Les fringues oversized, les casquettes de base-ball, les grosses godasses bien lourdes avec leurs lacets défaits : voilà un costume qui fait intrinsèquement partie de l’histoire de la communauté hip-hop aux Etats-Unis, d’autant plus si on l’associe à la démarche chaloupée et nonchalante qui fonde le cool inhérent aux rappeurs. Pas question de sacrifier l’ADN d’une communauté, d’une culture et d’un mouvement.

Malgré leurs atermoiements, les rappeurs de l’ancienne génération ne peuvent aller contre le sens de l’histoire du hip-hop. Depuis sa naissance dans les bas-fonds du South Bronx, cette culture n’a cessé d’évoluer, dans sa musique mais aussi dans son identité visuelle. S’il peste contre le slim des petits jeunes, Sean Price oublie que les premiers rappeurs ont débité leurs rimes moulés dans des pantalons à pinces et des cols roulés. Et que les amis du Sugarhill Gang se fringuaient comme des dandys de la disco dans le clip de Rapper’s Delight en 1979.

En 1981, l’un des pionniers du hip-hop, Grandmaster Flash, se déhanchait peinard dans une tenue supra-moulax dans le célèbre clip de The Message. Le hip-hop a ensuite consolidé son assise populaire en changeant régulièrement d’apparence, des survêtements à trois bandes de Run DMC jusqu’au baggy popularisé dans les années 90. Une évolution permanente pour une conclusion : le look hip-hop ne connaît pas de « fin de l’histoire ». Le jean slim n’est qu’une étape de plus.

Rihanna and Kanye West(Reuters/Gary Hershorn)

Aujourd’hui, l’heure est à l’intégration du hip-hop dans le mainstream. Pour Myles Raymer du Chicago Reader,  » petit à petit, le hip-hop est devenue une forme pop légitime et un langage phare de la culture populaire, il est donc normal que sa nouvelle génération intègre de nouvelles normes et de nouvelles valeurs ».

En s’adressant à une audience toujours plus large, le rappeur se transforme en une figure nouvelle. Comme toute la jeunesse américaine, lui aussi se fringue chez American Apparel et Urban Outfitters. De plus en plus de monde écoute du hip-hop, ce qui brouille les codes pré-établis. D’où cette conclusion du bloggeur John Marcelo : « Qu’on arrête d’essayer de définir un style. Il n’y a plus un seul canon vestimentaire, le rappeur n’a plus d’uniforme prédessiné.

Raphaël Malkin

Source: lesinrocks.com

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